Mon
bureau
au « Jardin Couvert » se trouve à côté du salon qui est l’espace commun
des résidents. S’ils ont besoin de renseignement ou d’un service, ils
peuvent
s’adresser à moi. Ainsi que pour emprunter des jeux pour les enfants. En
ce moment, et comme je vous l’ai expliqué précédemment, nous n’avons
pas
beaucoup de résidents et encore moins d’enfants. Raison de plus pour
s’attacher
davantage aux seules petites frimousses qu’on croise tous les jours.
Il y
avait un petit garçon de 5 ans qui traînait toujours au salon. Ses parents
étaient originaires du Congo mais lui était né et avait grandi aux États-Unis.
Il m’était au début, je dois le reconnaître, légèrement insupportable. Il
venait tout le temps chiper des jeux sans demander la permission et se faisait
un plaisir de me défier. J’adore
les enfants et je sais faire preuve d’une grande patience avec eux, mais j’aime
aussi la discipline. Et lui, il me paraissait un peu trop intenable. Au point
qu’un jour, il s’est même mis par terre pour regarder sous ma jupe!
Pour
rétablir l’ordre des choses, j’ai « joué au même jeu que lui ». Même
si entrer dans leur imaginaire est souvent un bon moyen pour établir le contact
avec les enfants, avec ma terreur, par contre, ça c’est plutôt inscrit dans un
rapport de force, du genre « qui sera le plus malin ? ». Il a tout
d’abord arrêté de me défier, a compris qu’il fallait demander l’autorisation
pour prendre un jouet et que je pouvais même être plutôt sympa s’il disait
bonjour et se comportait bien. Il a fini par s’installer dans mon bureau pour
jouer et pour discuter. Et moi j’ai pris l’habitude de le voir débarquer tous
les jours me raconter ses petites anecdotes.
Cette
semaine, sa maman était en attente du chèque de l’aide sociale, élément
indispensable pour pouvoir signer le bail de leur appartement. Mardi lorsqu’ils
ont appris qu’ils allaient pouvoir enfin quitter la résidence, le petit garçon est venu
en courant dans mon bureau m’annoncer la nouvelle : « Yeah on a le chèque, on
va déménager ». Sa maman nous a rejoints alors qu’il m’expliquait qu’il allait
enfin disposer de son propre lit et ne plus devoir le partager avec son plus
jeune frère. Après
m’avoir confié tous ses projets avec excitation, il ajouta : « Ne t’inquiète
pas! Toi aussi quand tu auras ton chèque, tu pourras quitter ton bureau ».
Cette phrase
me restera à jamais gravée dans la mémoire et m’a également très émue. Elle est
tellement symbolique du système de représentation des enfants, et prouve qu’on
ne peut jamais vraiment être sûr qu’ils appréhendent la situation telle qu’elle
est en réalité. Il ne
m’avait jamais vu prendre le petit- déjeuner à la cafétéria, ni traîner dans
les couloirs le soir, mais pour lui sans doute que la résidence était un lieu
de transition pour toutes les personnes qu’il croisait, toutes ces personnes,
qui comme lui, devaient être en attente du « chèque » qui leur permettrait
d’aménager dans une maison bien à elles. Puisqu’il s’agissait de son espace de
vie, pourquoi ne l’était-ce pas pour les autres qui se promenaient entre ces
murs?
J’ai
alors pensé à un petit garçon arménien que j’avais rencontré lorsque je
travaillais au CAUDA en France. Après une période de
jeu avec lui et ses camarades, j’annonce qu’on va arrêter les activités car je
dois m’en aller. Il me
demande pourquoi et je lui dis que je dois rentrer chez moi. Et là, il me
répond « Pourquoi? C’est pas ici que t’habites ?! ».
La maman
congolaise et ses deux petits garçons sont partis hier soir. Ma jolie petite
frimousse est venue vers moi et m’a offert un cookie. Lorsqu’il
m’a donné un bisou pour me dire au revoir, il a commencé à avoir un rire
nerveux et a demandé à sa maman de pas le répéter à leur papa qui est resté aux
États-Unis de peur qu’il le taquine sur ses petites amoureuses. »
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